Mon 173ème pays - Mali

Mali - Journal de bord

Publié le Fri Dec 27 10:39:04 CET 2013 par :

philippe196

Baroudeur, routard , ascendant Sport, sensation

Rédacteur

Après un passage rapide en Guinée (Conakry), Philippe a envoyé par email à l'équipe Montrip il y a quelques jours cet article sur la suite de son périple. Aujourd'hui, c'est son 173ème pays : le Mali.

Mon 173ème pays - Mali

Avec le Mali, je plonge dans l'Afrique authentique. Je dois aller passer plusieurs jours dans le pays Dogon, chez un guide nommé Belco GUINDO, recommandé par mon ami Laurent, venu ici en 2010. Pour ce faire je dois me rendre à Mopti, à 700 km de Bamako, un haut-lieu du tourisme au Mali. Pourtant il faut me rendre à l'évidence, il n'y a plus aucun vol vers Mopti, et je vais devoir prendre un bus.

 

La gare routière est une sorte de terrain vague aux ornières creusées, et les bus semblent sortis de la France des années 70, mais marqués par des années de pistes africaines. Fauteuils éventrés, vitres bloquées, pas de climatisation, aucune place pour les bagages alors que les passagers montent avec d'énormes ballots et bidons qui encombrent bien vite l'allée centrale. Le trajet commence sur une mauvaise route remplie de nids-de-poule, qui fait vite place à une piste provisoire d'où la poussière rouge remonte à l'intérieur du bus et nous couvre en une heure d'une couche épaisse et nous fait suffoquer. Les arrêts-pipi sont rares (toutes les 4 heures) et sauvages. Le chauffeur laisse à peine 5 minutes pour que tout le monde descende, les hommes se postent au bord de la route, les femmes et les enfants vont derrière les buissons. Les 10 heures annoncées au départ se transforment vite en 15 heures en raison de nombreux contrôles de police très tatillons.

 

Arrivé à Mopti, Belco est venu me chercher sur son scooter. Je loge une nuit chez lui, une sorte de "squat communautaire" sans électricité ni porte aux WC. Tout le monde fait ses ablutions dans la cour. Belco m'explique que les "évènements" (comprendre la guerre civile entre rebelles Touaregs et armée régulière au nord) ont ruiné l'économie malienne en 3 ans et fait fuir tous les touristes, pourtant nombreux autre fois en pays Dogon. Conséquence, les guides, hôteliers et restaurateurs sont au chômage technique, sans aucune ressource, et doivent se reconvertir ou partir. Le dernier blanc que Belco a emmené au pays Dogon remonte à plus de 6 mois, un portugais travaillant dans une ONG au Mali.

 

Les français sont très bien vus ici, car Mopti a failli tomber aux mains des rebelles Touaregs début 2013, avec une armée régulière en déconfiture, et c'est l'envoi de troupes françaises qui a permis de les repousser dans le nord. Ici on ne tarit pas d'éloges sur François HOLLANDE considéré comme un héros libérateur et un "chef de guerre", alors qu'en France il a plutôt l'image d'une "guimauve" indécise. Nous partons sur le scooter de Belco, un modèle chinois (Power K) qui constitue 80% du parc des 2-roues ici. A peine 5 ans, mais très endommagé par des kilomètres hors goudron. Suite à 2 chutes consécutives en 2011, j'avais revendu mon scooter et m'étais promis de ne plus en faire. Mais louer un 4x4 coûte 10 fois plus cher et ne permet pas d'accéder à plusieurs villages. Alors comme disait Victor Hugo, “seuls les imbéciles ne changent pas d'avis”. Me voilà assis à l'arrière du scooter. Il a fallu réduire mon bagage pourtant déjà très petit. De 8 kilos, je suis passé à 2, la "substantifique moelle" du baroudeur au Mali, 2 T-shirts, un short, une brosse à dent....et les 2 accessoires les plus importants en Afrique: une lampe de poche et un rouleau de papier toilette! Au début je suis un peu crispé à l'arrière du scooter, m'agrippant avec force au porte bagages avec mes mains, bientôt endolories de la force exercée. Je dois me détendre, malgré les nids-de-poule, les dos d'âne, les enfants ou chèvres qui traversent de manière intempestive, les bourrasques de vent… et Belco qui tient souvent son guidon à une seule main. La route se transforme en piste après Bandiagara, et nous descendons la falaise qui amène au pays Dogon. La piste disparaît pour laisser place à un vague sentier sablonneux. Belco essaie d'éviter les passages sableux, de plus en plus nombreux, mais il s'enlise, et je dois mettre pied à terre. Quel parcours du combattant pour un scooter chinois bas-de-gamme, sensé rouler sur goudron et en ville. Et pour couronner le tout Belco tombe en panne d'essence, car sa jauge est HS. Je dois finir à pied, entre baobabs et ânes errants, Belco poussant le scooter dans le sable. Heureusement il ne reste plus que 30 minutes pour atteindre le village d'Ende ou vit sa famille.

 

Les Dogon sont une ethnie très ancienne, qui a trouvé refuge dans cette impressionnante falaise de près de 300 m de haut. Au début dans des maisons troglodytes, les Dogons ont progressivement migré vers les plaines au pied de la falaise, arrosées par des cascades en saison des pluies. Au nombre de 300.000, les Dogons possèdent 60 dialectes, ce qui rend la communication difficile. Cela ne les empêche pas de parler, et de se saluer avec un cérémonial déroutant. Il échangent plus de 20 questions et réponses, du style "bonjour. Ça va? Ça va bien? Et ton village? Et ta femme? Et tes enfants? Et tes parents? Et tes frères? Et ton travail? Et ta santé? Et tes amis? Etc....". Ensuite ils me saluent d'un bref "Bonjour, bonne arrivée" en français.

 

La visite du pays Dogon constitue vraiment une immersion en terre africaine. Ici, pas de télé, pas de voitures, pas d'électricité, pas de Wi-Fi. Les gens se déplacent à pied, à dos d'âne, ou dans de curieux attelages tirés par des dromadaires. Les hommes sont habillés à l'occidentale, mais les femmes arborent de superbes boubous colorés avec la coiffe assortie. Les enfants courent et jouent dans les rues poussiéreuses. Les garçons utilisent des lance-pierres ou un curieux dispositif en métal et plastique destiné à créer un pétard à partir d'un bout d'allumette. Au marché, les vendeurs s'assoient à même le sol et déploient leur marchandise sur une bâche bleue. Oignons, laitues et piments, cultivés localement grâce à un habile système d'irrigation.

 

La désaffection des voyageurs depuis 2011 a ruiné une région qui s'était spécialisée dans le tourisme dans les années 90 et 2000. Les hôtels et restaurants ont fermé, les guides tournent en rond, les bâtiments se dégradent rapidement car chaque saison des pluies attaque les murs en banco, matériau fait de boue séchée, paille et sable. La famille de Belco avait construit un "campement" abritant touristes dans des chambres en dur ou sous tentes. Mais tel un château de sable à marée montante, le campement a piteuse mine avec ses murs écroulés, ses toilettes abandonnées, la poussière et les feuilles qui volent partout. Avec Belco nous alternons scooter et marche à pied pour découvrir les villages du pays Dogon. Au milieu de pans de falaises, l'homme a aménagé de minuscules parcelles verdoyantes ou poussent salades, haricots ou oignons.

 

Le village de Beniematu se divise en 3 quartiers organisés selon la religion: la partie chrétienne regroupée autour de son église en terre battue, le hameau musulman entourant sa mosquée, et le village animiste, arborant sa pierre fétiche devant le Tagona, ou "case à palabres", l'endroit où les Sages se réunissent pour délibérer. Belco assure que les 3 communautés vivent en parfait harmonie et se respectent mutuellement. Mais alors, s'ils s'entendent si bien, pourquoi diviser le village en quartiers selon la religion? Seul blanc à passer ici depuis des mois, tout le monde me dévisage, se demandant si je suis l'éclaireur d'un retour du tourisme européen en terre Dogon. Les enfants viennent à ma rencontre, me touchent la main en criant "ça va?". Ils veulent tous se faire prendre en photo avec moi, comme si ça leur porterait chance. A l'école primaire, l'instituteur me reçoit avec tous les honneurs, fier de me montrer comment ses élèves parlent et lisent le français. Sur son ordre, tous les enfants se lèvent et récitent à tue-tête des fables de La Fontaine, "La Cigale et la Fourmi", puis "Le Corbeau et le Renard". L'école résulte d'un financement du département de la Haute-Savoie. Si les touristes ont délaissé le Mali, heureusement les pays riches aident encore largement en direct ou via les ONG ou autres associations. L'Allemagne a financé les panneaux de signalisation, le Qatar les mosquées, la France les puits et écoles. Et en tant que rare blanc passant, je fais l'objet de multiples sollicitations pour acheter artisanat, fournitures scolaires, médicaments, moto, etc.

 

Une fois de plus (mais je commence à prendre l'habitude), mon hébergement relève du plus sommaire. Matelas par terre, Pas de porte ni fenêtre ni électricité. Eau dans un seau, sans même écoulement. Cela finit bien par sécher, toilettes à la turque avec juste un trou. L'Afrique se mérite... Au retour, j'insiste pour essayer de prendre un avion pour Bamako. Je me rends à l'aéroport car j'ai entendu dire qu'il y a des vols humanitaires et que certains ont des sièges libres. L'aéroport semble un camp retranché, entourés de barbelé, on y accède via plusieurs check-points bardés de chicanes et clous. Contre remise du passeport, on me donne un badge "Armée Française", ce qui confirme la présence de compatriotes ici. Mais l'aérogare est désespérément vide, la piste poussiéreuse n'abrite que quelques hélicoptères militaires et un avion de l'ONU. Après bien des recherches, on me confirme qu'il y a des vols quotidiens d'ONG, mais que je ne peux y accéder, même en payant, pour raison d'assurance. On me renvoie sur le bus, bien plus chaotique et dangereux, mais qui ne semble pas avoir de problème d'assurance!

 

Philippe

(NDLR : Philippe nous envoie ses messages par email au fil de son périple que nous mettons en ligne dans les jours qui suivent sous forme d'articles et d'expos)

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