Cap Douleur

Groenland - Folles péripéties

Publié le Mon Sep 02 12:28:13 CEST 2013 par :

ponponk

Sport, sensation , ascendant Rando, trek, nature

Rédacteur

8 personnes
5 kayaks
400 kilomètres
300 000 coups de pagaies
30 000 001 moustiques
et 1 tsunami...

Cap Douleur

 


CAP DOULEUR

Disko Bay Greenland - 21/06 – 13/07

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A David Meignan. Toi, « Captain’ » qui l’an dernier m’a transmis ta passion du kayak et du bivouac. Et qui par une folle journée de décembre à réfléchir à mes prochaines vacances, m’a donné envie de partir loin pour découvrir jusqu’où j’étais capable d’aller.

 

 

 

 

 


 

 

L’équipage

Jean Marc Périgaud, notre guide, fondateur de l’agence Arctique Aventure http://www.aventurearctique.com/ Un rapide portrait du personnage s’impose. 15 jours avec une cheville foulée, ne se donne le droit de manger que lorsqu’il fait de l’effort. Autrement dit quasiment jamais.  Avec ses 40 pulsations/minutes au repos il pagaye « à 5km/h aussi facilement qu’il respire ». Et deux fois plus vite si nécessaire. Un ours au cœur tendre avec 14000 km de kayak au compteur. Une connaissance de la navigation et du milieu arctique exceptionnelle. Son prochain objectif : observer les loups quand ils chassent les bœufs musqués la nuit. Après nos 3 semaines ensemble, il accompagne un autre groupe pour 2 semaines. Il perd environ 12 kilos chaque été.

Laurence, la « jeune » du groupe. 43 ans. Radiologue. Avec une expédition sur la rivière Porcupine, et une semaine au Spitzberg elle connaît bien notre guide avec qui elle a en plus déjà fait 15 jours au Groenland deux ans auparavant. Particulièrement enthousiaste après ce séjour elle a décidé de revenir cette année pour un parcours qui s’avèrera très différent.

Christine et Patrick, dit « le gang des Marseillais ». Sexagénaires marathoniens, respectivement infirmière et anesthésiste. Ce qui garantit à l’équipage un vrai soutien médical avec Laurence et Jean Marc, formé aux premiers secours également. La trousse à pharmacie globale étant surement plus fournie que celle de certains hôpitaux. A leur actif une expédition sur la rivière Porcupine avec notre guide. Une condition physique et une synchronisation dans leur navigation impressionnantes. Leur capacité à se crêper le chignon tout autant. Un couple Pékin Express.

Bruno, dit « Le diablotin ». Alpiniste chevronné de 62 ans. A son actif plusieurs ascension de hauts sommets dans les Andes, au Népal… Physicien de formation avec une rapidité de réaction en totale adéquation avec sa propension à l’analyse rigoureuse et scientifique de chaque chose. Toujours habillé en rouge, je retiendrais sa citation du vulcanologue Haroun Tazieff :  « Quand on veut manger avec le diable, il faut apporter une grande cuillère » Derrière sa discrétion, il nous confiera de façon émouvante la perte de son meilleur ami en montagne.

François, mi Sim mi Gollum. Le doyen du groupe avec 64 ans. Sportif sur le tard mais sportif quand même. Géographe, jamais avare d’une question pour tester notre guide, comme d’une blague salace pour détendre l’atmosphère. Une pipelette à la connaissance bluffante des plantes et des pierres.

Mickael, mon meilleur ami depuis 20 ans à qui j’ai proposé l’aventure suite à un petit week end kayak sur la Loire l’année précédente. Fan d’escalade il supportera ma tête au réveil, mon application dans le choix de l’emplacement de la tente et tant d’autres choses. Il se découvrira non sans difficulté en moustachu.

 Et moi, sportif à la retraite depuis 15 ans. 4 jours de kayak à deux dans le Golf du Morbihan avec David Meignan. Le sentiment de liberté dans les bivouacs, la délivrance après chaque étape, le goût de l’effort et la difficulté du challenge dans des conditions météo particulièrement difficiles m’avaient particulièrement marqués. Au point d’en vouloir plus.



 

Dans mon sac quelques erreurs de débutant 

Une paire de basket qui sera toujours trempée, j’aurais dû en prendre deux.

Des chaussettes de tennis qui mettent bien trop longtemps à sécher.

Des chaussons 2mm d’épaisseur beaucoup trop fins pour permettre de débarquer sur des plages de cailloux. J’aurais dû prendre des bottillons.

Un jeu de carte qui ne servira à rien.

Une moustiquaire de tête finalement à double tranchant quand un moustique parvient à s’infiltrer il se déchaîne pour venger ses 30 millions d’amis restés à la porte.

Un bermuda de cycliste rembourré inutile vu la qualité des sièges dans les kayaks.

Mickaël lui aura quelque peu sous estimé les rigueurs du climat avec un duvet confortable à 12°… Après quelques nuits, Bruno lui prêtera un sarcophage en plus et nous sortirons la couverture de survie par principe.

Mais quelques bonnes idées aussi comme une bassine dépliable qui servira à faire fondre de la glace pour pouvoir boire sur les îles sans points d’eaux, collecter des moules, de rangement sécurisant pour mes lignes de pêche calées au niveau de mon entrejambe… Bref un récipient universel précieux et unique sur le camp. Une corde d’escalade rapidement converti en sèche linge d’appoint s’avèrera aussi bien utile. Enfin une autre grande idée, prendre un cerf-volant offert pour mon anniversaire l’an dernier.

 

 

 

Métamorphose

Pas convaincu par les manchons que j’avais acheté pour l’occasion je décide comme le guide de pagayer mains nues. L’eau pourtant à 2-3° maximum ne me semble pas si froide. Du moins tant que le vent n’est pas de la partie. Je plonge d’ailleurs mes mains volontairement dans l’eau pour les refroidir à cause des frictions avec la pagaie pour tenter d’éviter les ampoules. Grande idée qui me permettra au bout de quelques jours d’avoir en plus des ampoules, des cloques. Mes mains commencent à me chauffer comme jamais. Particulièrement au moment de me coucher, la souffrance est intenable, je serre les dents, je gémis, je tremble, le diagnostic est simple : elles sont brulées. Je me lève après deux heures de torture pour en parler au guide. Qui me dit que ca arrive souvent, qu’il faut sans doute mieux que je mette des manchons… Je m’endors tant bien que mal. La nuit suivante est aussi insupportable, mes mains me brûlent à un point…

J’ai peur de ne pas tenir et de devoir me faire rapatrier. Heureusement les brulures ne me font mal que lorsque j’ai les mains au chaud, ce qui s’avère finalement assez rare. Je prends un anti allergique, des tonnes de crème et je serre les dents. Après 3 jours la douleur s’estompe. Pendant ce laps de temps, François fait une allergie au soleil. Ses mains sont dignes d’un film d’épouvante. Des cloques purulentes de plusieurs centimètres constellent ses mains violettes. Sachant ma douleur je n’ose imaginer la sienne et pourtant, selon lui cela ne lui fait pas mal. En attendant l’équipe médicale s’affaire autour de lui pour mettre ses mains à l’abris. Dix jours plus tard, ses mains feront toujours peur à voir.

Selon la position et le style de chacun, faire du kayak sollicite différents muscles. Les épaules et les triceps particulièrement me concernant au début du séjour. Puis les conseils de Jean Marc de pagayer bras quasiment tendus et toujours droit ou penché vers l’avant solliciteront plus mes abdominaux. Moi qui pensait en être dépourvu depuis la naissance, la surprise est de taille.

Les pansements ont la vie dure, si souvent immergés. Les « compeds » tiennent à peu près en fonction de l’emplacement de l’ampoule. Une plaie s’est infectée sur mon doigt, elle guérira finalement assez vite une fois bien propre. L’eau est aussi belle que dangereuse. Faire la vaisselle après chaque repas, tenter de faire un peu de lessive, et la mise à l’eau des kayaks sont de plus en plus pénibles. Le froid vous endort, vous engourdit, vous mord en silence. Le sens du toucher est mis à rude épreuve. L’extrémité de nos doigts perd sa sensibilité chaque jour de plus en plus. Les pieds notamment sont souvent glacés. Le guide a opté pour des chaussures Crocks qui lui permettent d’avoir les pieds qui ne restent pas mouillés.

Passer le cap du 4ème jour est censé être particulièrement difficile. Il l’a été particulièrement à cause de la navigation de la 3ème journée qui s’est avérée être la plus longue de toutes. De 6h à 22h à pagayer avec une dizaine d’heures dans une mer de glace à perte de vue. Un baptême du feu glacé dur à gérer physiquement, techniquement et moralement. C’est mon deuxième jour en solitaire sur mon bateau. Cette mer de glace vit sous la coque de nos bateaux au gré des courants si rapide. La glace se reforme à une vitesse prodigieuse. Je comprends vite qu’il faut rester dans les traces du guide. Encore faut il être capable de doubler les autres bateaux dans un sillon large de 40 centimètres. J’y parviens tant bien que mal mais la fatigue aidant et l’erreur de trajectoire coutant très chère, je perds ma place et me retrouve dernier, seul. La glace se referme sur moi systématiquement, je dois crier stop pour que le groupe m’attende et briser la glace avec un bateau pas prévu pour. Raclée par les glaces coupantes, la coque grince. A la moindre avarie le scénario est aussi limpide que l’eau qui coule sous cette glace. Aucune terre en vue et pas possible de faire machine arrière.

Au moins il ne fera jamais nuit et c’est un réel réconfort. Il faut écarter les icebergs à la main, ne pas perdre une seconde la trace du bateau précédent, réussir à se diriger sans utiliser le safran qu’on ne peut garder dans tant de glace. Je me retrouve bloqué, souvent, très souvent, à l’arrêt et parfois même enfermé derrière un iceberg en ne pouvant ni voir et entendre le reste du groupe qui est passé avant moi. Je suis seul, je dois y arriver même si je dois y laisser un bras, je casse la glace encore et encore, j’écarte blocs de glace après blocs de glace pour trouver 30 centimètres de large. Je maudis cette berge que je ne vois pas. Et je m’accroche en me disant comme souvent que toute chose a une fin et que chaque centimètre m’en rapproche. Je suis séparé du reste du groupe qui fait parfois des pauses pour se restaurer.

Cela a au moins une vertu, je peux faire ce que je veux personne ne me voit. Ma vessie fait des siennes, me donnant une folle envie de trouver un arbre contre lequel me soulager (doux rêve alors qu’il n’y a pas aucun arbre au Groenland si ce n’est tout au sud) L’envie est trop forte, je décide de trouver une solution, complètement bloqué au milieu des glaces. Après moultes contorsions pour m’extirper du gilet de sauvetage, de ma salopette, de la veste, de la jupe…un simple verre fera bien l’affaire. A défaut de me restaurer j’aurais au moins cet avantage sur les autres. Du moins je le croirais jusqu’à l’arrivée sur la plage 10 heures plus tard où je vois Mickael se déshabiller et se jeter à l’eau pour se nettoyer avec un air plus béat que jamais. Même problème, autre solution, il avait préféré se soulager dans la combinaison… Un grand moment, les grandes vessies se rencontrent. Et c’est une constante sur l’ensemble du séjour, quelque soit la difficulté de la navigation, la fatigue, la volonté…la première chose qui vous arrête c’est votre vessie. Douce ironie, quelque soit votre force, c’est la force la plus irrésistible qui soit.  

Suite à cette navigation je questionne Jean Marc à propos de la procédure à suivre si quelqu’un tombe à l’eau. La réponse est pourtant évidente. Elle dépend de nombreux facteurs. Dans une eau si froide, l’espérance de vie est d’environ 3 ou 4 minutes en étant nu. La combinaison l’allonge surement un peu mais les chances sont surement très minces, surtout qu’il est impossible d’esquimoter et les plages où accoster et se réchauffer sont rares. L’eau donne envie de se baigner mais tomber à l’eau n’est pas une option. Je réalise à quel point le gilet de sauvetage dans ces conditions n’est finalement pas d’un grand secours.

En bon parisien, l’hygiène est souvent une source de préoccupation avant le départ. Mais sur la moitié des bivouacs est sillonné par un petit torrent providentiel qui nous permet de nous laver à petites eaux et à grands cris. Tous les 3 jours en moyenne. Chacun sa technique, la mienne consiste à utiliser mon chapeau comme un pommeau de douche. Je le plonge quatre fois dans l’eau pour me mouiller puis 4 pour me rincer. Le tout raffermit les pores indéniablement. Nous profitons même d’une énorme cascade pour une douche de luxe. 10 secondes chrono à crier dessous entre douleur et plaisir. Un grand moment.

Et puis finalement chaque paysage se transforme en plus belle toilette du monde. Même si profiter de la vue au milieu de ces petites affaires est souvent délicat. Les moustiques ne sont jamais loin. A chacun sa technique pour ne pas se faire piquer dans ces moments de solitude. J’ai inventé une sorte de danse, chorégraphie improbable durant laquelle je me trémousse pour ne jamais rester immobile et faire une proie facile.




Zones infestées 

Les insectes sont très rares au Groenland. Aucune fourmi, vers, à peine quelques araignées, mais les moustiques eux sont légion. Après le stade larvaire la femelle pondra quoi qu’il arrive 4 à 7 œufs et beaucoup plus si elle réussit à pomper du sang. Les victimes à l’année ou de passage ne sont pas nombreuses alors matin, midi et soir ils nous harassent. Malgré un excellent répulsif, la guerre psychologique use nos nerfs. On entend les impacts sur nos vêtements, les kamikazes se jettent dans nos yeux, nos narines. Le seul refuge est sous la moustiquaire de la tente, qui se retrouve vite maculée par les cadavres de moustiques qui ont réussis à se faufiler. Même à plusieurs kilomètres des côtes ils voyagent sur les kayaks en passagers clandestins. Je rince mon visage deux fois par jour pour aussitôt en tartiner à nouveau de répulsif.

 



A la poursuite d’octobre rouge

La faune est rare et son observation se mérite. Nous aurons l’occasion d’entrevoir deux ou trois fois un phoque, un couple de lagopède, des bruants des neiges (le moineau local) Le renard arctique courant. Faméliques dans leur robe d’été brune, il est possible de les attirer avec de la nourriture. Poussés par la faim l’un d’eux mordra dans un de nos sacs étanches durant la nuit. Pauvre animal, il est tombé sur la pharmacie et le savon. La plus grande partie de la faune vit tout au Nord du Groenland dans le parc national où il est possible d’observer notamment ours, morse, orque, narval et autre beluga…

Mais l’attraction locale est la baleine à bosses. Objectif ultime du voyage. L’équipage en rêve sans trop y croire. Malgré tout, un matin, Jean Marc en repère une depuis la terre à 500 mètres du rivage. Sa forme noire se distingue clairement parmi les icebergs. Nous la suivons du regard quelques secondes au loin avant qu’elle ne replonge pour deux minutes environ. Elle réapparaîtra ailleurs, plus loin, parfois moins, au gré des déplacements des bancs de krill. L’instant est fugace mais  la journée s’annonce bien. Deux heures plus tard, nous prenons la mer avec le fol espoir de la recroiser qui sait. La matinée est froide, légèrement brumeuse.

Après une bonne heure, j’entends quelque part la respiration d’une baleine. Expirer est la première chose qu’elle fait à la surface. On l’entend à plusieurs centaines de mètres mais dans une mer d’icebergs l’indice est rarement suffisant, surtout que je n’ai plus de lunettes. Tout le groupe est aux aguets essayant d’imaginer où elle refera surface dans 2 minutes. C’est un peu comme le jeu du marteau et de la taupe, en plus dur. Les sons se répercutent, certains entrevoient sa queue parfois au loin. J’ai la chance d’être avec Mickaël ce jour là. Après une bonne demi-heure à tenter de l’approcher, Christine veut rebrousser chemin. Jean Marc la dissuade. Et soudain pour la première fois elle remonte à une distance qui me semble plus proche. A défaut d’avoir un gros objectif photo, nous comprenons vite que la meilleure solution est de foncer pour tenter de la voir de près. C’est le moment où jamais, on décide de foncer avec Mickaël pour essayer de la trouver. Tel deux enfants, on pagaye dur en espérant avoir de la chance. Et là… elle nous sourit. La chance, pas la baleine.

A vingt mètres face à nous, elle fait surface. Un vrai sous marin, d’un noir luisant, qui approche doucement du bateau. Tout doucement elle arrive droit devant nous. Dix mètres, cinq mètres. J’ai le cœur qui palpite à mille à l’heure. Elle fait entre 12 et 15 mètres et nous à peine cinq. Malgré un solide petit déjeuner nous ne faisons pas le poids face à ses 20 tonnes. Pendant quelques secondes je me demande si elle va nous passer dessous, ou dessus, se décaler à droite ou à gauche. Moi qui suis à la barre j’hésite. Finalement je décide de ne pas bouger, elle est reine en son élément, elle se décale légèrement sur la gauche et nous passe à cinq mètres maximum. Le bouillon est impressionnant, on ne voit que la partie émergée de cet « iceberg » mais elle donne une bonne impression de la taille de l’animal. Moment magique, mission accomplie, le groupe armé d’appareils photos est jaloux mais peu importe. Nous l’avons bien mérité, la témérité cette fois a payée. Un seul regret, ne pas avoir filmé sous l’eau son passage mais il est vite estompé.

J’aurais l’occasion d’en revoir deux autres plus tard dans le séjour mais à bonne distance. Non loin de plusieurs labes parasites, des oiseaux qui chassent les mouettes avec un cruel paradoxe surprenant. Ils ne peuvent les tuer qu’en vol et non lorsqu’elles sont posées. Pourtant l’instinct de la mouette lui guide de fuir à toutes ailes alors que si elle se posait elle aurait la vie sauve.

La flore quant à elle, est très surprenante, une jungle miniature recouvre le paysage. Les lichens se mèlent aux différentes mousses et aux nombreuses fleurs sauvages. L’herbe à rennes avec une couleur jaune fluo pastel est magnifique. Elle se vend à prix d’or auprès des maquettistes de train, qui l’utilise pour faire des arbres autour des voies de chemin de fer. Les fleurs changent selon les îles, la dryade arctique et la linaigrette notamment font mon ravissement.

 



Gros bras et gros mollet

Nous sommes partis avec de quoi tenir en totale autonomie alimentaire pendant 20 jours à 8 personnes. Tout cela en plus de l’équipement transforme les kayaks en gabarres particulièrement pénibles à descendre ou sortir de l’eau chaque jour.

Les petits-déjeuners se ressemblent : lait en poudre, deux tartines de pain noir et de la confiture à la fraise ou à la fraise et des céréales. Et le lait en poudre de moins en moins délayé au fur et à mesure de l’avancée du séjour. Pour éviter d’être rattrapé par sa vessie.

Chaque soir le bivouac me fait penser à un épisode de la série Lost. 8 naufragés sur une crique qui essayent de se réchauffer autour d’un feu. Prouesse improbable dans un pays sans arbre. Pourtant la corvée de bois le long des plages s’avère souvent fructueuse. Mickael en a fait sa spécialité. Les vieilles cagettes échouées, les mats, les poteaux… sont transportés tel Jésus avec sa croix. Les lichens locaux font un combustible idéal. Un sapin en bois flotté retrouvera même l’espace d’un instant une seconde jeunesse avant de flamber. A l’aide d’une corde rouge, j’improviste une guirlande, et je lui accroche des « moules » de Noël sur ce qu’il reste de son écorce. Vision improbable que ce sapin de Noël, naufragé sur la plage. La corvée de moule agrémentera aussi notre temps à terre. Dans la deuxième partie du séjour, Mickaël et Laurence particulièrement en ramassent chaque jour cinq à six kilos.

Les midis eux aussi se ressemblent tous. Au début du séjour du pain noir et du salami puis à partir de la deuxième semaine, une soupe de nouille chinoise déshydratée. Poulet, canard, bœuf ou végétarienne. Chacun aura largement de loisir de goûter à chacune. Certains les mangent même cru, sans bouillon. Je m’y résoudrais une fois, sans être mauvais c’est dommage de ne pas profiter du bouillon. Un trafic d’arômes s’installe, « double canard », mélange extrême « canard-bœuf-végétarien » (pas terrible) Et pour accompagner la soupe, une petite demie boite de maquereaux à la tomate par personne.

Les dîners sont plus copieux. Pour agrémenter les nouilles du midi, des pâtes le soir. Avec selon les soirs, du lard grillé souvent, des oignons frits, des tomates confites, du ketchup, des herbes de Provence. Et même parfois du poisson quand nous avons la chance d’en pêcher. Patrick et moi sommes venus de France avec deux lignes de traîne qui pour des raisons diverses n’auront pas beaucoup l’occasion de faire leurs preuves. Heureusement lors d’un arrêt dans un petit village nous en achetons deux nouvelles. La veille alors que je lisais un guide sur la faune au Groenland j’avais noté la présence d’un poisson au physique atypique répondant au doux nom de « Gros Mollet ». Source de blagues récurrentes j’en fis dès lors une affaire personnelle.

Le premier jour de la mise à l’eau de nos lignes, la chance du débutant aidant surement, nous attrapons chacun un poisson. Alors que je remonte tant bien que mal ma ligne de traine je vois à ma grande surprise un poisson ou plutôt une tête de crapaud sur un corps de rascasse. Pendant un instant je crois avoir eu la bête, un moyen mollet d’une vingtaine de centimètres. Après vérification il s’agira finalement d’un chabot scorpion. Des piquants bien placés, une capacité à survivre hors de l’eau phénoménale et une chair proche de la lotte.

Pendant ce temps là Patrick sort une belle morue de 50 centimètres. Les mauvaises langues dirons qu’il l’a achetée au village le matin. Le triomphe des pêcheurs sera de courte durée. Malgré nos efforts répétés le long des côtes et en profondeur rien n’y fait nous n’attraperons plus rien du séjour. La pêche au moule s’avère plus fructueuse. Seule exception à la règle, nous sortons 2 chabots et 2 morues de deux filets abandonnés. Les pêcheurs se font parfois braconniers. Et éventuellement charognards s’ils avaient fallut. De grands bancs de capelans viennent mourir le long des côtes après s’être reproduit. J’arrive même à les pêcher à la pagaie. Partout sur les plages, à différents stades de décomposition, de séchage,… ils gisent sur les cailloux, les algues, charriés par la marée.

A chaque débarquement, c’est le même rituel, tout le monde jette ses affaires, prend position et s’étale comme jamais. Le prix du mètre carré est abordable, il nous faut bien un territoire de 50m2 autour de notre tente pour tenter de faire sécher nos affaires sur des étendards improvisés avec une corde d’escalade. L’intérieur de la tente est aussi parfois transformé en dressing avec un tshirt qui sèche les bras en croix.

Les bivouacs se suivent mais ne se ressemblent pas. Parfois sur une pointe venteuse (qui nous frigorifie mais nous évite les moustiques), parfois dans une crique, en hauteur, sur du sable, des dalles,… Les lumières aussi sont chaque jour différentes. Malgré la routine dans certains domaines, nous réalisons notre chance, chaque jour est un jour nouveau. Les glaciers ne sont jamais loin et vêlent une quantité d’icebergs incroyable. Du jour au lendemain, vents et courants reforment un paysage nouveau, rendant la navigation possible ou pas. Nous devrons d’ailleurs une fois faire marche arrière face à un mur d’icebergs. Jean Marc peut soulever des montagnes et il aime ça, mais il est prudent.    

Malgré nos différences d’âge, le groupe vit plutôt bien ensemble. J’ai parfois besoin de m’isoler un peu et chacun est vraiment libre dans le programme à terre. Photo, rando, sieste, baignade, corvée… Je m’allonge souvent pour tenter de reposer mes muscles et récupérer un peu de sommeil. Le résultat est très aléatoire. Je sais qu’on trouve surement que je dors trop mais quand il faut prendre la mer seul, je ne peux compter que sur ma « fraîcheur » physique. A ma grande surprise, je suis de ceux qui mangent le moins, non que ce ne soit pas  à mon goût mais je n’ai jamais faim. Pourtant deux fois je suis au bord du malaise, chose qui ne m’était jamais arrivé. Le corps et ses mystères…

Et les rares fois où je m’endors vraiment pendant une sieste il arrive l’impensable. Resté seul sur le camp pendant que le reste du groupe est parti voir le glacier, j’entends un roulement de tonnerre énorme, continu, il se rapproche de moi rapidement. A l’intérieur de la tente, je le perçois devant, derrière moi, comme un gigantesque éboulement. La panique me saisit. J’ouvre ma tente et voit une énorme vague heurter la falaise sur laquelle notre camp est installé.

Je cours et voit un tsunami ravager notre camp. La tente de notre guide pourtant à une quinzaine de mètres au dessus du niveau de l’eau est ravagée, une partie de l’électronique a été emportée, une autre tente est à moitié défoncée. Des morceaux de glace sont disséminés sur notre camp dans la falaise. Aux abords du rivage, la mer est déchainée. Un quart de la largeur du glacier vient de tomber dans la mer, un bloc d’1km de long sur 400 mètres de haut s’est détachée. Dans l’urgence j’essaye de sauver et mettre en hauteur ce que je peux sauver, alors que les vagues lèchent encore notre rocher. Je vois au moins un de nos kayak à l’envers sur la mer, maltraité par les vagues alors que nous les avions déposés plus haut que jamais en haut d’une falaise. Je cours pour voir ce qu’il en est des quatre autres, accrochés à l’origine juste à côté du mien qui roule sous les vagues. Miraculeusement ils n’ont pas été emportés.

Je réalise rapidement ma situation. Je  suis seul. Complètement seul. Deux tentes sur 5 sont détruites et un bateau est à la mer. J’ai peur que le pire soit arrivé au reste du groupe parti en direction du glacier. Et là un groupe de Danois arrive vers moi en courant rapidement. Ils dévalent à toute allure la montagne qui sépare notre camp d’un petit village situé non loin de là. Par chance ils nous avaient vu arriver le matin par la mer. Vu l’ampleur du tsunami ils ont voulu vérifier si nous étions sains et saufs. Alors qu’ils arrivent, je suis en état de choc.

J’ai du mal à respirer, j’ai une folle envie de pleurer, mes jambes se dérobent, je tente tant bien que mal de me ressaisir. Leur présence providentielle me fait tellement plaisir. Deux d’entre eux vont récupérer mon bateau à la mer alors que j’essaye de reprendre mes esprits. Je ne suis plus seul mais qu’est il arrivé au groupe ? J’ai peur pour Mickaël, à qui j’ai promis à la mère (que je connais si bien) de le ramener vivant. Après seulement 5 jours de navigation, je m’imagine le pire.  Paniqué, je pars essayer de les retrouver. Les jambes flageolantes je grimpe en haut d’un promontoire rocheux et finalement je vois Bruno et sa fameuse tenue rouge. Ils étaient protégés de l’autre côté du glacier. L’état des lieux n’est pas brillant. La tente de Jean Marc n’est plus qu’un morceau de tissu déchiré qu’il transformera en chapiteau de fortune pour les jours de pluie. Celle de Laurence est à moitié défoncée et subira des réparations. Jean Marc et Laurence partageront leur tente jusqu’à la fin du séjour.

Je repense aux paroles de Jean Marc nous conseillant de ne pas nous installer en contrebas de sa tente à un endroit pourtant bien plat pour la tente. Je n’ose imaginer ce qui me serait arrivé si je ne l’avais pas écouté.

 

 


Les raisins de la colère

Après avoir été bloqué par les glaces une journée sur une île infestée par les moustiques, nous prenons la mer à 2 heures du matin. La lumière est belle, à l’image de celle qui nous accompagnera pendant ces 3 semaines, perpétuelle, quelle que soit l’heure. Surréaliste. Nous nous frayons un chemin parmi les icebergs et Jean Marc lance l’idée d’une course jusqu’à une petite île. Je donne tout pour faire bonne figure et j’arrive derrière le gang des Marseillais. Epuisé, j’accepte la boite de raisins secs qu’ils me tendent et là… je touche à mes lunettes de vue solaire, qui tombent à l’eau. Je les vois disparaître dans l’eau en deux secondes, je touche leurs branches une dernière fois sans pouvoir les saisir et les voilà perdus. J’accuse le coup. Quinze jours sans lunettes de soleil m’attendent. Heureusement mon chapeau Ortlieb (dédicacé par Captain avant de partir), à défaut de m’améliorer la vue, m’aidera à moins souffrir de la réverbération. Et dire que quelques heures plus tard le tsunami parachèvera cette journée en enfer. Le ton est donné, la nature ici ne plaisante pas, vous tolère à peine et la moindre erreur se paye immédiatement. Heureusement la connaissance de Jean Marc et la solidarité du groupe permettent d’avancer tant bien que mal.

Une semaine plus tard dans un ancien village de pêcheurs de baleine je découvre à terre, dans l’herbe, une paire de lunette de soleil providentiel. J’exulte à la vue de ce don du ciel, je pavoise un instant auprès du groupe… et là, François me remercie d’avoir retrouvé ses lunettes qu’il avait laissé tomber quelques minutes auparavant sans s’en rendre compte. Amère désillusion, je lui rends sa paire de lunettes. Et comique de répétition oblige, l’avant dernier jour je découvre sur une plage à nouveau une paire de lunettes. Je souris à la vue de ce cadeau et je m’aperçois qu’elle n’a plus qu’une branche. Vue de Merde. Vie de Merde.

 



Le mur blanc

En France on entend parfois parler de brouillard. Sans vraiment trop réaliser la force du phénomène. Un mot qui en général s’accompagne d’un « ca va se lever dans la matinée... » rassurant. Mais ici tout est différent.

Nous assistons aussi à un phénomène d’une intensité rare, un mur blanc. Ou plutôt un brouillard gris à faire pâlir Conan Doyle. La visibilité n’excède pas 10 mètres. La mer est le ciel se fondent, tout semble possible dans cette atmosphère lunaire. Après avoir fait tomber à l’eau notre caméra (sauvé par son caisson étanche) notre ligne de traine s’accroche alors à un énorme iceberg. Le temps de s’en défaire, le groupe a disparu dans le brouillard. La moindre forme prête à confusion mais Mickaël a la présence d’esprit de continuer à suivre le soleil, comme nous l’avait indiqué le guide que nous retrouvons avec soulagement 100 mètres plus loin. C’était seulement la deuxième fois que notre guide voyait un brouillard d’une telle intensité. Après plusieurs kilomètres nous arrivons dans une zone de ciel sans nuage, d’un bleu total. J’ai l’impression d’être sur un tournage de films, où l’on passe d’un plateau à l’autre. Puis face à nous un autre mur blanc dans lequel nous nous frayerons à nouveau un chemin. Le brouillard se lèvera seulement le soir avant de se coucher. Dévoilant doucement un iceberg ressemblant à un lion majestueux de profil. J’ai l’impression de revoir la scène du Roi Lion où sous un ciel étoilé, Mufasa parle à Simba de leurs ancêtres.

 



La grande traversée(s)

Avant chaque étape particulièrement longue, Jean Marc nous prévient de la tâche qui nous attend. La plus longue fera 28 kilomètres et paradoxalement ne sera pas du tout l’une des plus dures. Portés par le vent et le courant nous avançons facilement à 6,5 km/h. Vitesse plutôt rapide, dans la mesure où notre vitesse de croisière en général est celle d’un bon pas (4 ou 5 km/h) L’arrivée parmi les oiseaux, sur une eau scintillante est surement l’une des plus belles du séjour. Je mets un point d’honneur à finir cette étape en tête.

Mais s’il est une étape particulière et qui cristallise toutes nos inquiétudes c’est l’une des dernières. 20 kilomètres en pleine mer, la grande traversée, aucun moyen de mettre pied à terre. Nous sommes prévenus, elle nous attend à la toute fin du séjour. Je me fais une joie de la faire avec Mickaël. Mais finalement ce ne sera pas le cas. Après avoir pris le solo pendant 3 jours pour que je me repose un peu, François n’a plus la force. Je vais faire la traversée en solitaire. Si la première partie est facile, lors des dix derniers kilomètres, le vent et le clapot sont de la partie. J’aime les braver, bien plus qu’une mer d’huile. Ils me forcent à rester concentré et à tout donner. Au bout de l’effort, nous arrivons enfin. Nous déchargeons les kayaks pour les mettre en hauteur. Je m’aperçois alors, qu’il manque un sac. Mon sac. Contenant toutes mes affaires. Depuis plusieurs jours ils étaient accrochés sur le bateau de Mickael et François mais ils ne l’ont pas pris ce matin là. Il est resté sur la plage. Harassés par les moustiques, tout le monde a pris la mer trop vite. Le diagnostic est simple. Je n’ai plus rien. J’ai tout perdu. Un comble, mon pantalon Patagonia Houdini a disparu comme par magie.

Les larmes me viennent aux yeux, une deuxième fois dans le séjour. Mon appareil photo que j’avais pour une fois laisser dans mon sac a disparu également. Je n’ai plus pour équipement que ceux que j’ai  sous ma combinaison : une paire de chaussette, des baskets, un caleçon de 4 jours et un tshirt. Je gueule un bon coup m’imaginant en slip à la douane, 15 jours de photos à la mer et 600 euros de vêtements achetés spécialement pour l’expédition. Une nouvelle fois, l’erreur ne pardonne pas. Je concentre mon énervement sur le fait d’aller vouloir le chercher sur le champ. Je croque dans des pâtes chinoises, je prends à boire, m’équipe au mieux et on repart avec Jean Marc sur Krakken.

En faisant ce choix nous le savons, la grande traversée ne fera plus 20 kilomètres mais 60 kilomètres. A 8 kilomètres de moyenne avec Jean Marc en tête tout devient possible. Après 3h30 en solo le matin, nous revenons à notre point de départ en 2h45. Nous fouillons la plage minutieusement. En vain, comme nous le redoutions la marée a surement emportée mon sac. Je m’y étais préparé, je m’étais déjà fait une raison, je n’ai pas envie de m’éterniser sur cette maudite plage. La troisième traversée est vraiment pénible, j’essaye de suivre la cadence de Jean Marc. Je me fais mal je le sais, j’ai une crampe dans l’avant bras droit et en même temps je redoute l’arrivée au camp. La queue basse je dois solliciter la générosité de chacun pour m’habiller un peu. Ce n’est pas le moment de faire des manières, leur générosité et un bon thé me réchauffent le corps et le cœur.

Jean Marc me prête ses chaussures, Patrick un tshirt, François un pantalon, Laurence un pull, Bruno un sous pantalon et Mickaël tshirt, chaussette, caleçon.

Me voilà portant les vêtements de six personnes différentes pour me réchauffer et tenter de boucler les trois derniers jours du séjour. Physiquement je me rends compte que j’aurais pu aller encore plus loin. La mer d’huile aidant fortement, nous avons bouclé la dernière traversée en 2h30. La journée a été dure moralement, plus encore que physiquement. Jean Marc n’avait jamais fait 60 kms dans la journée. La performance sportive fait oublier le reste. Un peu. En revenant à Terre j’irais au commissariat local pour laisser un signalement d’objets perdus. Une bouteille à la mer en quelque sorte. Le policier rigole quand je lui dis l’avoir perdu sur « Princess Island » alors qu’il s’agit de « Prinsens Island ».

 



Groland

La langue groenlandaise est riche de double voyelles et double consonnes. Les sons « EC » et « AC » sont nombreux au point de nous en amuser à chaque village que nous surnommons à notre façon.

Sacrac devient « Cacraque », Kangerlussaq devient « Kekettosec », Kekertak devient Foufounecrackcrack (copyright François)

Nous croiserons aussi Gatosec, Patatrac…

Nous avons aussi droit à notre lot d’énigme pour animer la soirée. A ma grande surprise je trouve la réponse à celle de Mickaël :

Chaque matin quand il va au travail, un homme prend l’ascenseur jusqu’au 16ème étage puis monte toujours à pied jusqu’au 23ème. Quand il redescend il prend simplement l’ascenseur depuis le 23ème. Pour quelle raison ?


Puis Bruno en pose une autre. Fier de la connaître, autour de lui personne n’a jamais trouvé. Bien décidé à lui montrer qu’un créatif en vacances reste un créatif je relève le défi. Refusant à tout prix d’entendre la réponse, je m’isole dans ma tente pour réfléchir alors que les autres ont demandé à connaître la réponse.

L’énigme en question :

Dans un accident de la route, un père et son fils sont retrouvés par le SAMU. Le père est déjà décédé. Le fils grièvement blessé. Quand il est amené aux urgences, le chirurgien à qui on demande de l’opérer répond « je ne peux pas, c’est mon fils » Pourquoi ?


Et finalement alors que je ne pensais pas m’en sortir, je trouve la réponse. Enorme moment de fierté pour le complexé de la logique que je suis. A partir de ce jour je sens que le regard de Bruno sur moi a changé. Le mien sur lui aussi, lors de la seconde et dernière course du séjour. Lui si souvent en retenu et en économie d’énergie fait preuve d’une énergie insoupçonnée. Mickaël et moi avons un mal fou à rattraper le bateau qu’il partage avec Laurence, qu’il accusera de façon très élégante d’être la raison de son échec… D’une rare élégance, alors qu’il n’a jamais eu le courage de prendre le solo alors qu’il en avait sans aucun doute les capacités.

Un autre défi du séjour fût de réaliser des plans de vue aérien. Les rêves de « film gopro of the week » de notre réalisateur local (Mickaël alias Steven Spitzberg) nous ont poussés à relever le challenge. Non pas en espérant faire décoller un kayak à la force du poignet mais en faisant voler la gopro grâce à mon cerf-volant. A la surprise générale du groupe, la force du vent a rendu l’entreprise réaliste bien que périlleuse au moment de l’atterrissage.

 



La voie du solo

« Si t’as signé c’est pour en chier »

Cette phrase célèbre j’ai eu l’occasion d’y repenser souvent. Mon feu grand oncle, vétéran de la guerre d’Indo me la répétait souvent quand j’étais plus jeune.

J’ai largement eu le loisir de me la rappeler lors des moments difficiles. Je suis venu me tester pendant cette expédition, retrouver un dépassement de soi que j’avais trouvé dans le golf du morbihan mais pas sur ma descente de Loire. Je le dis à Jean Marc qui n’en demande pas autant pour me faire souffrir. François commencera les deux premiers jours seul dans son kayak biplace. Mais son épaule ne lui permet pas de continuer. Je me propose alors de reprendre le flambeau. Pour le meilleur et aussi pour le pire.

Puis je le passerai à Mickaël deux jours mais mon entente avec François n’est pas totale. Le fait de devoir travailler toute l’année en binôme et souvent dans la douleur ne m’incite pas à être patient pour faire de même lors de mes vacances. François trempe à peine les pagaies dans l’eau. Il effleure la surface de l’eau, j’ai beau être à l’avant du kayak, je le sais, je le vois, je le sens. Et cela m’énerve de devoir ramer pour deux. Malgré tout, son courage force le respect et ses blagues agrémentent les heures de navigation. Deux perles en passant qui illustrent bien la philosophie du personnage.


 Où est fabriqué le viagra ? Au Boukistan.


Quel est le plus petit insecte du monde ? Le morpion du morpion.


« Radio François » n’arrête jamais. Du moins quand il n’est pas seul dans son bateau. En ce qui me concerne mon choix est fait. Tant qu’à souffrir autant choisir ma croix. Autant que possible je prendrai le bateau en solitaire. Je m’y sens bien, j’y pense à mes proches, je m’y motive sans relâche. Il m’a toujours porté, il a perdu une bonne partie de son équipement étanche mais je m’y suis attaché. Je l’ai humblement appelé Krakken. Il a raclé une quantité incroyable de glace en tenant bon. Des glaces si différentes, de toutes formes, qui travaillent en permanence. On les entend s’entrechoquer, souvent des icebergs se retournent et comme des coups de fusil retentissent à toute heure quand la glace craque dans un gros iceberg. J’ai l’impression de naviguer dans un « granité » ou à la surface d’un mojito géant qui à tout moment peut se compacter, se refermer.

J’ai l’occasion de réfléchir, de me battre contre moi même pour trouver l’énergie de continuer à pagayer. Le lapin Duracell devient rapidement mon idole. Je repense à ma lecture du livre Seul de Dabboville. Les pauses nécessaires ne m’enchantent guère. Je me refroidis rapidement et relancer le bateau est ce qu’il y a de plus dur. Surtout que les deux premières semaines j’arrive systématiquement en dernière position aux pauses. Les autres ont le temps de se reposer et moi je dois repartir aussitôt. Le simple fait de devoir boire à la bouteille me fait perdre 100 à 200 mètres. Alors je trouve un système pour garder en permanence coincé entre mes dents, l’extrémité un camel bag pour pouvoir ramer en continu tout en buvant à l’occasion. J’ai l’air d’un perfusé mais j’avance. Et de mieux en mieux.

J’aime serrer les dents, affronter les vagues et le vent et m’effondrer sur la plage en arrivant parfois. Le débarquement est d’un tel soulagement. Mais l’envie de reprendre la mer me reprend chaque matin. Chaque motif d’énervement est source de motivation et de rage et me permet d’avancer. Patrick et Christine qui n’attendent jamais le dernier, une piqure de moustique qui m’enrage, un conseil qu’on me donne a posteriori…

Les surprises bonnes ou mauvaises, les conditions météos, la chute des glaciers, les différents lieux d’observation… font de chaque journée un nouveau jour. A l’exception d’un dimanche il s’est toujours passé quelque chose d’extraordinaire dans chaque journée. Une certaine habitude s’installe mais pas de réelle routine. Et jusqu’au dernier jour nous serons surpris. Le dernier soir par exemple où notre tente s’envole alors que nous dînons. Pourtant bien attachée, nous devons rajouter des pierres en quantité pour la stabiliser. La toile est déchirée. C’est la goute d’eau pour notre guide, qui réalise à quel point l’expédition va lui coûter chère en réparation. Il garde son calme cependant mais pour lui aussi, l’expédition a été éprouvante et malgré toute son expérience, riche en surprises.

Heureusement le dernier jour n’était pas pluvieux. Pas simple pour autant. Au réveil le vent est plus fort que jamais. Nous sommes pourtant dans une très grande baie mais la mer n’est pas du tout rassurante. Je sens que François n’aura pas la force de prendre le solo. Je m’y résous pour la dernière étape. Je le sens à l’instant où j’ouvre la tente, il est possible que ce soit la navigation la plus physique du séjour malgré le faible nombre de kilomètres. La tempête du dernier jour de ma traversée du golf du Morbihan l’année dernière m’a laissé des traces. Depuis je considère que le dernier jour des vacances est souvent le plus pénible, comme une malédiction.

Je vais devoir gérer mon effort. La dernière mise à l’eau est rapide mais le vent de face et la fatigue n’attendent pas. Comme chaque jour, la première demi-heure et la dernière sont les plus dures. Mes épaules pèsent une tonne et j’ai du mal à soulever les pagaies. J’ai beau m’échauffer, rien n’y fait je démarre dans la douleur. Les 4 kilomètres jusqu’à la première pointe font du mal au moral. Comme si souvent les distances ne veulent rien dire. Cette pointe nous protège un peu du vent, j’appréhende la sortie de la baie, quand plus rien ne nous protégera du vent. J’avance tout en essayant de garder assez d’énergie pour la suite.

La pointe ressemble à une tête de dragon endormie (j’ai largement le temps de l’observer vu la lenteur de ma progression). Finalement nous y parvenons et là à ma grande surprise les conditions s’améliorent alors. La mer se calme, comme libéré et soulagé j’en profite, j’accélère pour parcourir un maximum de distance. Les derniers de nos 400 kilomètres se passent sans encombre. A notre arrivée à notre embarcadère de départ à Ilulissat, une foule est rassemblée. L’espace d’un instant je crois que c’est en notre honneur. Mais finalement c’est une journée de fête sur l’eau où tout le village fait des démonstrations de kayak en peau, des concours de lancer de harpons… Peu importe voir tous ces gens surpris de notre arrivée fait chaud au cœur. Je débarque en dernier et en profite pour hurler face à la mer un énorme cri de soulagement, tant attendu après environ 300.000 coups de pagaie et 400 kms.

 


Pierre-Antoine DUPIN

 

 

 

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ponponk, le Tue Sep 03 10:10:16 CEST 2013 Et merci beaucoup montrip ! Evidemment.
ponponk, le Tue Sep 03 10:08:58 CEST 2013 Merci Misstrip. J'ai vraiment voulu écrire à chaud. Pour ne rien oublier. J'étais à fleur de peau, j'avais besoin de me livrer entièrement.
montrip, le Tue Sep 03 09:47:30 CEST 2013 Un grand merci d'avoir partagé cette aventure avec nous ! Toute l'équipe a lu d'une seule traite votre article ! Nous allons le diffuser sur les réseaux sociaux dès aujourd'hui !
misstrip, le Tue Sep 03 09:45:02 CEST 2013 J'ai dévoré votre récit. Derrière les belles images, il y a l'effort, le corps qui souffre, la tête qui gamberge, les belles rencontres, les jolies victoires sur soi, les petits bonheurs ... Bravo pour la sincérité de votre propos et pour votre aventure !!
ponponk, le Mon Sep 02 16:11:00 CEST 2013 Merci beaucoup pour ce petit mot Annick ! Si cela vous intéresse la vidéo est ici http://www.montrip.com/reportages/video/1443985429414019073
annick, le Mon Sep 02 13:38:05 CEST 2013 Moi qui n'aime pas le froid, qui n'aime pas rester mouillée, merci pour ce texte que j'ai dévoré, en ayant mal aux mains, froid aux pieds, la peur au ventre et une envie folle de me faire rapatrier....de vous aider aussi ! Parfois je me dis que certains sont maso, pour se lancer dans de telles aventures, passion quand tu nous tiens ! j'ai

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