Alter Hof München (ou l’insipide dîner dans un noir absolu)

Allemagne - Montrip Summer Contest

Publié le Fri Aug 02 14:33:54 CEST 2013 par :

pilette

Expat, séjour long , ascendant Circuit organisé

Rédacteur

Comment manger avec mes doigts m’a aidée à remporter un appel d’offre.

Alter Hof München (ou l’insipide dîner dans un noir absolu)

L'intérêt de travailler dans l'export, c'est qu'on est amené à pas mal voyager. Aux frais de la boîte, je veux dire. On dort dans de beaux hôtels et on invite les clients au restaurant. Les clients allemands, surtout, aiment bien manger : saucisses de porc, côtes de porc, rôti de porc avec des pommes de terre. Ce sont de bons vivants et Dieu sait qu’ils apprécient la quantité. Certains d’entre eux vont même jusqu’à dire que la gastronomie française n’a rien d’enviable. Je ne suis évidemment pas d’accord.

Avec mon collègue, on travaille dur sur un appel d’offre assez conséquent. Suivant les conseils de notre siège social parisien, je réserve à l’Alter Hof. En plein coeur de Munich, cet endroit propose un dîner complètement dans le noir. Menu unique, menu surprise. Nous retrouvons nos clients dans l’antichambre du Dinner in the Dark : le chef ainsi qu’un genre de subalterne slash stagiaire, dont on voit tout de suite qu’il est de moindre importance. L’organisateur du dîner nous aboie quelques consignes dans la musicalité de sa langue : « Si fous foulez aller aux toilettes, n’ayez krainte che fous akkompagnerai ! »

Vous vous doutez que je retranscris l’accent pour vous faire sourire et non par souci du réalisme. Une fois mis en file indienne, la main droite sur l’épaule de la personne devant soi, nous pénétrons dans une salle d’un noir absolu. Je découvre vite que mon collègue est à ma gauche : nos mains se touchent sans romantisme au moment de chercher nos couverts. Nous prenons lentement conscience de notre espace. Dans ce noir, tout paraît plus loin. La distance à mon verre est interminable. La table est immense et les deux personnes en face sont à plusieurs mètres. Je fais glisser mes mains sur la nappe lisse ; puis sous la table, ce qui est idiot. Rugosité du bois, chewing-gums.

La première réaction qu’on a, lorsqu’on est noyé de sombre, c’est de parler plus fort. Parce qu’on n’est pas sûr que l’interlocuteur entend. Rapidement, les quelques vingt convives de la salle hurlent leurs placides histoires du quotidien. Une dame étale ses problèmes de poids sans pudeur. Un homme à la voix grave raconte son week-end en forêt ; son cousin Jakob est bon chasseur. À notre table, les caquetages pros se mélangent au reste du brouhaha. Mon collègue déballe la fiscalité de notre entreprise. C’est d’ailleurs à la réponse venant d’en face que je me persuade qu’il s’agit bien de nos clients.

Sans qu’on s’en aperçoive, les assiettes passent de vides à pleines. Nous le saurons plus tard, le serveur dispose d’une paire de lunettes à vision nocturne. Attrapant ma fourchette avec précaution, tenant l’assiette de ma main gauche pour en figer les bords, je pique. Rien ne vient. C’est une sensation traître que de piquer dans le vide. On s’attend à « moelleux » ou « dur », et on ne rencontre rien. C’est un peu comme rater le premier croque d’un sandwich, quand les mâchoires claquent avec force et qu’il n’y a rien entre. On se sent volé. Je pique à nouveau et je porte à ma bouche, rien ne vient.

« Qu’est-ce que c’est que cette merde ! » crie-t-on à ma gauche. C’est mon collègue, qui rencontre des difficultés similaires. Un convive lance alors l’idée que ce pourrait être une soupe. Et la salle de s’écrier : « Aaaaach ! » mais enfin c’était une évidence. Je déplace ma main vers ma cuillère, de façon latérale. Introuvable. Je l’ai pourtant répertoriée quelques minutes auparavant. Malheureusement, même en tendant complètement les bras, je ne rencontre rien. Aucune forme froide, ronde, avec un manche. Le stagiaire s’exclame : « Ach ch’ais deux kuillères ! »

Je ris jaune, il me rend mon bien. Mais Dieu sait ce qu’il a fait avec ! Il a pu se brosser la moustache ou se gratter l’interstice entre les chaussettes et les sandales - ce qui est complètement irrationnel. Je décide de ne pas m’en servir. Étrange, ce manque de confiance en ce qu’on ne voit pas. Prenant mon assiette à deux mains, j’ai trois ans et je fais attention à ne pas m’en mettre partout. Soupe de pommes de terre. Tiédasse, insipide, et gélatineuse. Je me rabats sur le vin blanc. Pour se servir, il faut suivre les conseils de l’organisateur : un doigt dans le verre, on se sert de l’autre main jusqu’à ce que le liquide atteigne le doigt. C’est moins glamour que tenir son verre délicatement par le pied mais je n’ai pas le choix et qui êtes-vous pour juger ?

Rapidement, nous cessons nos bavardages professionnels. L’alcool monte à la tête, c’est pareil pour tout le monde, on aborde des sujets plus intimes en parlant plus fort. L’organisateur nous a prévenus : dans le noir, il n’y a aucun repère. On embarque vite sur un bateau qui tangue. Les plats se succèdent ainsi, dans une ambiance délétère de ne pas avoir de point fixe. Oreilles qui bourdonnent. Le stagiaire demande à se rendre aux toilettes pour y régurgiter ses bières.

Pour ma part, je déguste ma Knödel avec les doigts, délicatement. Probablement, je suis la seule. Bruits de slurp et splash et bouches ouvertes. Les convives sont bruyamment sales. Étrange, comme on se sent seul quand on ne voit plus les autres. Ce n’est pas si étonnant mais enfin, il y a un respect envers le serveur. 

On sert également du navet, dont tout le monde pense que c’est de la carotte. Et puis il y a comme des petites cuisses de poulet. On sent l’os dur et la peau suavement grasse. L’un des convives - le chasseur - se retrouve avec quelques plumes en bouche. Il pense avoir affaire à de la dinde. Il y a même quelqu’un pour dire : « Il est délicieux ce petit lapin ! » Étrange, comme notre goût est atrophié. Tellement dépendant du constat visuel. Ce concept dans le noir doit bien peu marcher en Inde.

Au sortir du restaurant, même mon téléphone est groggy et je dirais que c’est la raison pour laquelle la photo rend si mal. Mais le monde a l’air beaucoup plus beau qu’avant. Je suis ravie de voir.  Le soir est bleu. Les distances sont réelles à nouveau.

Si vous passez sur Munich, préférez donc l’Oktoberfest au Dinner in the Dark. C’est moins romantique mais la vue est un sens délicieux ; surtout quand il permet d’observer les bavarois en tenue traditionnelle. Mais ce qui compte, c’est que le client se soit montré ravi. Et nous avons remporté l’appel d’offre. Je comprendrai plus tard qu’il avait cru me faire du pied toute la soirée. En fait, il s’était attelé à mon collègue et à ses mollets de cycliste amateur.

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mesbrouffe, le Wed Aug 14 17:21:19 CEST 2013 Mauvaise pub pour délicieux récit...
annick, le Sun Aug 11 13:40:22 CEST 2013 très belle démonstration de l' importance de la vue pour le goût!
montrip, le Mon Aug 05 10:43:36 CEST 2013 Un très bel article ! Bonne chance pour votre participation au #MontripSummerContest !!

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