Bjarnarhöfn (ou les moufles à deux pouces)

Islande - Hors des sentiers battus

Publié le Sat Feb 23 08:52:38 CET 2013 par :

pilette

Expat, séjour long , ascendant Circuit organisé

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Visite d'un taudis qui sert de musée aux requins dans l'ouest de l'Islande.

Bjarnarhöfn (ou les moufles à deux pouces)

L'intérêt de travailler dans l'export, c'est qu'on est amené à pas mal voyager. Plus que la moyenne, je veux dire. À Bjarnarhöfn, dans l'ouest de l'Islande, se trouve le musée du requin fermenté. Le mieux, enfin le plus simple, c'est qu'on ne s'attarde pas sur les raisons qui nous ont poussées vers cet endroit. Mon collègue et moi, on se trouve à Bjarnarhöfn, devant le musée du requin fermenté et je crois qu'on est contents.

Le mois d'octobre pique aux joues et il y a un vent à rendre fou votre cousin. Mon collègue et moi, on passe outre. Devant le musée, qui est une maison en réalité, un chihuahua sautille. Il sautille en aboyant trop aiguë autour d'un chien plus gros et plus calme. Il y a un troisième chien également, ainsi qu'un chat. Je me rends bien compte que tous ces détails sont de moindre importance.

Dans l'entrée, cheveux blancs et teint rougeaud, voire rougeâtre, se dresse un Islandais. Il se prénomme peut-être Arnaldur, ou Jón ou Thor. Après avoir lâché 800 couronnes chacun, on pénètre. Avec mon collègue, au début on n'a pas compris. Le musée n'est rien d'autre qu'une pièce, grande comme un salon, mais genre le beau salon avec des murs bien hauts. Et dans ce salon s'entassent un nombre déraisonnable d'objets ayant appartenus à Arnaldur. Il y a des câbles, des maquettes de bateaux, des poupées. Il y a également des hameçons. Il y a des bouées, des filets, des chaussures. L'Islandais a condensé sa vie et il en a fait un musée. D'accord c'est classe, mais ça reste une belle arnaque.

Et puis, Arnaldur nous rejoint, sourire aux lèvres, genre il veut s'occuper de nous. Les bases se posent d'elles-mêmes puisqu'il ne parle pas l'anglais. Il nous tire vers un bateau. Ah j'ai omis la présence du bateau, mais j'avais précisé que c'était un grand salon. Il nous raconte que c'est son père qui a travaillé sur ce bateau, en tant que pêcheur de requin, et que le bateau se nomme "le hareng". C'est un beau moment parce qu'Arnaldur ne sait même pas dire son nom en anglais. Et vous vous doutez qu'avec mon collègue, on a des connaissances limitées en islandais... Je maîtrise "bonjour", "oui", "non", "au revoir". Mon collègue s'est spécialisé dans le "merci" qu'il utilise à bon escient et qu'il nuance volontiers en "merci beaucoup". Alors comprendre qu'Arnaldur a accompagné son père sur le bateau à partir de treize ans, c'était beau.

Comme il mime beaucoup, comprendre est un jeu. Il manipule les mâchoires de requins morts sans précaution, les poissons séchés, il brandit les cordes avec vélléité. Vous serez surpris d'apprendre ce qu'on peut trouver dans le ventre d'un requin : un peu de tout. Genre le requin avait mangé une espèce de sous-race de murène qui vit tapie à plus de deux mille mètres de profondeur. Il y a également du caoutchouc et le crâne d'un oiseau de taille moyenne. Et Arnaldur nous met toutes ces choses sous le nez. On était impressionnés, c'est normal.

Avec mon collègue, on est bon public. Alors Arni se chauffe la tête et nous mime la pêche au requin. Pour ce faire, il a besoin d'un complice-figurant. Je suis choisie. Il me passe un bonnet de marin tellement vieux que même les morts n'en voudraient pas dans leur tombeau. Au début, ça me fait marrer. Et puis il y a les moufles de pêcheur islandais, avec deux pouces. Un à droite et un à gauche. Selon toute vraisemblance, les moufles ont deux côtés. On n'est pas sûrs d'avoir compris le mime mais a priori il y a un côté "doux" et un côté "agrippant"... J'ai moins rigolé quand il a voulu que j'enfile son ciré jaune. Comment vous décrire l'odeur. Et j'ai décliné quand il m'a tendu un phoque empaillé. Parce que faut pas déconner non plus ! Il a ri, mon collègue aussi, mais bon c'est dégueu les animaux morts.

Le phoque, enfin c'était un bébé phoque, sert d'appât. On l'accroche à l'hameçon et on le laisse quelques instants à trois cents mètres de profondeur. Et attention la taille de l'hameçon ; une fois que le requin a mordu, there is no turning back. Les six marins tirent la corde de toutes leurs forces et remontent la bête qui peut peser plusieurs tonnes. Un coup de massue vigoureusement fichu sur son nez l'assomme. Puis on le tue. On l'éviscère. On le coupe en morceaux. On le fait sécher. Puis fermenter pendant quatre mois. Arni précise qu'on n'utilise pas de sel. Il fait bien.

Avec mon collègue, on pose pas mal de questions. Je veux dire qu'on est intéressés. Mimes à l'appui, combien de requins pêche-t-on par an ? Et où ça ? Et les oeufs, ils sont gros ? Oui, les oeufs sont gros. Pourtant nous ne sommes pas sûrs d'avoir posé la bonne question, parce qu'on voulait savoir qui achetait les oeufs (sous-entendu "les chinois hein") et il a répondu que les oeufs étaient fragilissimes. Il a mis ses mains en coupe et s'est déplacé de gauche à droite. Je pense que c'est le mime pour "fragilissime".

Le saviez-vous : dans ce bled, ce sont des français qui ont construit la première église catholique. On a compris ça parce qu'Arni mettait ses mains sur ses yeux, enfin au début mon collègue me souffle : "Ah ouais la cécité", et c'est quand Arni a pointé un crucifix en bois qu'on a compris qu'il ne parlait pas des aveugles. Et puis il répétait "french fishermen", enfin avec son accent Erasmus on entendait "french festival", je veux dire qu'on avait compris qu'il parlait de nous quoi. Mais on a eu le fin mot de l'histoire seulement quand il nous a secoué une photo de l'église devant les yeux. Avec mon collègue, on était bêtement fiers d'être français. Dire que c'est nous qu'on la construite. Ça ne concurrence pas la muraille de Chine mais c'est autre chose que les moufles à deux pouces.

Le grand moment de la visite reste la dégustation. La plupart des gens n'aime pas le requin fermenté parce que ça goûte fort l'ammoniaque. Ces gens ont raison. J'ai dit "non" plusieurs fois, j'ai mimé, mais Arni a insisté. Même qu'il a fallu en reprendre. Et on ne pouvait cracher nulle part. Finalement, avec mon collègue, on était contents de rejoindre le 4x4 et de partir pour Reykjavik.

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montrip, le Mon Jul 29 12:33:08 CEST 2013 Un premier article très prometteur ! :)
misstrip, le Thu Jul 11 08:01:58 CEST 2013 Quel voyage !
mesbrouffe, le Tue Jul 02 01:06:04 CEST 2013 La prochaine fois, prévois un Time's Up !
jojolindien, le Sun Feb 24 01:41:18 CET 2013 L’Islande mon rêve

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